02/12/2012

LA VIGNE

LA VIGNE

Cette nouvelle fait partie du recueil LE TESTAMENT DU BABAU http://www.thebookedition.com/le-testament-du-babao...  quelques différences par rapport à la nouvelle originale. Bonne lecture à tous et à toutes. Vous êtes nombreux à me lire, merci pour votre fidélité.

 

Deux ans que je n'étais pas revenu à Opoul. La dernière fois c’était pour le décès de ma mère. Mon père était parti par politesse six ans plus tôt. Et si ce n'était ce problème d'héritage à régler je n'y aurais pas remis les pieds. Demain rendez-vous chez le notaire à 9 heures. Je verrai ma soeur seulement à ce moment là et plus jamais, ma soeur aînée une garce, une conne qui ne supporte pas que les autres soient heureux fût un seul instant. Elle pleurait pour un rien, le lait était chaud : elle pleurait, le lait était froid : elle pleurait, elle geignait, elle épiait, œil mouillé et cœur sec. Ma mère lui donnait toujours raison, mon père fermait sa gueule devant elles, et quittait l’arène pour ses vignes. Elles avaient toutes un nom, le nom du territoire. Il les avait toutes vendues quand je suis parti faire mes études de kiné à Lyon. Mais il en avait gardé une seule, la plus grande, celle sur laquelle une vieille construction de pierres sèches se détériorait. La dernière fois que je l’ai aidé à préparer les passages pour les vendanges, il leva les yeux vers la bâtisse toute proche et déclara :
- Tu vois ici mon père rangeait le foin des chevaux. Anthony, ne vend jamais cette vigne, ne laisse personne détruire la bâtisse, et il ajouté les yeux soudain humides : si tu savais comme elle était belle ...
Je promis machinalement en me demandant pourquoi il qualifiait cette presque ruine de belle, pressé d’en finir avec cette tâche qui ne m’avait jamais plu comme tous les travaux de la vigne en général. Non je n’avais jamais aimé travailler la terre.
Pendant des années j'ai observé deux harpies détruire sa vie : ma mère et ma sœur. Pas un jour sans une remarque piquante, et le silence de mon père comme réponse. Comment avais-pu sortir d'un ventre aussi mauvais ? Comment avais-je pu ne rien dire ou presque ? Du plus loin que je m’en souvienne il avait toujours flotté comme un relent de haine et de rancœur aigre dans les propos secs de ma mère ou des réflexions perfides de ma sœur.

Instinctivement je m’étais rangé du côté de mon père et j’ai baigné dans la même eau d’égout. Elles ne s’en prenaient pas ouvertement à moi, non mais j’avais droit à des remarques du genre : « tel père tel fils, les chiens ne font pas des chats ». Enfant je demandais pourtant à mon père des explications mais il me souriait et me calmait en prétextant qu’il ne fallait pas faire attention, qu’elles étaient mal lunées. Evidemment je ne comprenais pas cette attitude fataliste. Plus tard, adolescent j’affrontais ma mère ou ma sœur ou les deux ensembles en élevant la voix plus fort qu’elles et je crois qu’elles me craignaient un peu car c’est elles alors qui abandonnaient la séance en s’enfermant avec fracas dans leur chambre ou en s’enfermant dans le silence.
J'ai la bouche sèche. J'arrête ma voiture sur un parking tout neuf qui sent bon l'asphalte. Le village s’est agrandi depuis deux ans, de nouvelles villas près du cimetière, ont poussé comme des champignons. Et enfin, enfin, depuis une dizaine d’années on a trouvé de l’eau dans la terre rouge d’Opoul. Une nappe phréatique miraculeuse, millénaire qui soudain a rompu le cordon liquide d’avec Salses la commune voisine. Il fait très chaud déjà, presque pas un brin d’air, la Tramontane brulante s'essouffle. Il n'est que 10 heures du matin et le village semble désert. Personne. Une femme rentre précipitamment chez elle, avec sa peau blanche et ses taches de rousseur elle doit craindre le soleil.

Au mois d'août qu'est ce qu'on fait dans un village perdu dans les contreforts des Corbières catalano-audoises? Un village figeait dans l'attente des vendanges prochaines. On attend le soir pour sortir, pour vivre, pour tenter de se rafraichir. Je me rappelle que ma grand-mère après avoir rangé sa cuisine, sortait avec sa chaise devant la porte et avec d’autres voisines elles rassemblaient pour « xipoter » des uns et des autres jusqu’à tard dans la nuit. Je me demande s’il y a encore dans le village des vieux pour perpétrer cette tradition. Hormis les éoliennes rien ne bouge. Quelques uns de mes copains d'enfance sont toujours viticulteurs ici. Je sais que le vin ne se vend pas bien et qu’ils souffrent pour faire vivre leurs familles. Les caves coopératives ferment. Les propriétés se vendent, on arrache des hectares de vignoble. Les primes à l'arrachage comblent les trous de trésorerie et saignent la terre argileuse. Des tas monstrueux de ces ceps tordus, pétrifiés attendent d'être sacrifiés sur le bûcher du mondialisme, victimes expiatoires qui me glacent le sang. Déjà dans les années 1920 le phylloxéra avait détruit tout le vignoble d’Opoul. Mon père et parfois mon grand-père m’avaient raconté, les familles ruinées, les maisons abandonnées, les suicides, les départs pour l’Amérique ou le Canada avec l’hypothétique espoir de faire fortune vrillé au ventre, espoir vite ruiné. J'ai froid, il fait chaud. Alors si la solution est de vendre, on vend. Pour l’instant le prix des parcelles de terrain est moins cher à Opoul qu'à Cabestany ou Saint-Estève ou encore Perpignan, enfin pour l'instant et il y a une très forte demande. Le notaire m'a expliqué tout ça, c'est la raison de ma venue : une vigne devenue terrain constructible. Ma soeur a besoin d'argent, l'exploitation de mon beau-frère va mal et j'aime bien Max.


"Vous auriez dû un jour ou l'autre vous revoir pour régler ce problème. L'occasion se présente sous des aspects particuliers certes, mais il faut régler cette succession Monsieur. Votre mère est décédée depuis bientôt deux ans, nous avons attendu trop longtemps et l’administration fiscale risque de se montrer pressante. De plus l'offre du promoteur est très intéressante et votre soeur ne fera aucune objection. Vous savez pourquoi, nous en avons déjà discuté. Votre épouse n’aura pas à intervenir lors du règlement de la succession puisque c’est un bien de votre mère. »


Jamais Laetitia ne reviendra.

Laetitia ma femme peut-être pour plus très longtemps.
Cette conversation avec Maître Sans date de six mois déjà. Se sentant tout à coup autorisée après des années de silence à reprendre contact avec moi, la frangine n'a pas tardé à distiller son venin, j'aurais dû m'occuper de vendre cette vigne plus tôt mais je suis un égoïste, il faut toujours faire les choses en courant, tu ne changeras jamais, tu es bien comme papa, ça ne coûtait rien de régler la succession avant, tu es content qu’on soit dans la merde…. Et toujours les mêmes cris, les mêmes aigreurs, la même rengaine. En tout quatre appels en six mois et des insultes, des pleurs, des téléphones raccrochés rageusement. Putain, il fait de plus en plus chaud. Je transpire. Mon front est moite, la sueur ruisselle sur mes flancs. Je lève mes yeux vers Périllos. Les ruines sont identiques à mon souvenir, sèches, sévères, revêches, silencieuses. Mais pourquoi je suis revenu ici ? Je n'ai pas besoin de revoir tout ça. Je suis un homme heureux, j’ai un cabinet de kiné qui marche à fond, j’ai dû m’associer avec trois autres. J’ai un chalet à Méribel, un appartement à Ampuria brava, je viens de réussir mon brevet de pilote, j'aime ma femme, mon fils, ma femme m'aime, elle m'attend.
Laetitia, quand je pense à elle j'ai toujours ce pincement dans les reins, comme la première fois, il y a vingt ans. Le souffle coupé, KO debout, on me l’a présentée simplement :
- Laetitia, ma copine de fac.
Je lui ai serré la main, j’ai souri et je n’ai pu rien dire de plus.

Elle me regarde, robe rouge courte, jolis jambes, vigatanes noires, elle est bronzée : elle revient d'Espagne des amis ont une maison à la Escala. Brouillons d'informations, je prends tout et je ne dis toujours rien. Pauvre type. Elle est venue passer les trois jours de la fête locale à Opoul, chez une amie, bref une histoire assez compliquée. Ses seins comprimés dans la petite robe menacent à chaque instant de reprendre leur liberté. Ses yeux suivent les miens, elle sent l'ananas. Elle porte au cou un pendentif en or, un lion.
Demain c'est le 18 août, c'est l'anniversaire de Laetitia. Je serai coincé ici pour ce putain d'héritage mais aussitôt sorti de l'étude, je dégage. Quatre heures d'autoroute et je lui donnerai son cadeau, je l'ai depuis deux mois, un magnifique bracelet ancien trouvé chez un antiquaire de Lyon, un objet rare, unique dont le fermoir représente un lion endormi. J’aime regarder Laetitia dormir.
Je n'ai rencontré personne de connu alors que je remonte la rue principale. L’air est de plus en plus étouffant. Le village s’est réfugié derrière les volets clos. La sueur coule dans mon dos, ma chemise colle à ma peau. Des anglais hilares grimpent vers le château. Je prédis dans l’ordre un coup de soleil mémorable, une nuit blanche, un magnifique teint écarlate au lever du jour et une visite en urgence chez le toubib. En marchant je m'aperçois que je retrouve instinctivement le chemin de la vigne de mon père.


Et soudain je la vois. Elle me paraît plus petite que dans mon souvenir. Il paraît que c’est toujours comme ça, en grandissant le passé se ratatine. Complètement à l’abandon, les ceps sont repartis à l’état sauvage, plus personne ne les taille depuis trop longtemps. Des grappes desséchées pendent encore de sarments fous. Des touffes d’agram jaunes et sèches s’accrochent et rampent pitoyablement sur la terre rouge et craquelée. On est venu se servir en souches, ça et là des trous, des manques, des morceaux de rangées ont complètement disparu. L’odeur du fenouil sauvage me fait tourner la tête. Et puis la bâtisse. Elle s'est encore voûtée sous le poids d'un énorme pin pignon dont une branche a totalement crevé le toit. En fouillant dans ma mémoire je n’arrive pas à me rappeler de ce pin, bizarre. Des genévriers, des caroubiers la cachent presque totalement. Des mousses couvrent la pierre. Et toujours cette odeur de fenouil sauvage qui remplit l'air étouffant. La garrigue a repris ses droits mais je repère encore les traces de l'incendie de 89. Je m’assois presque au bord de la nausée. La chaleur me donne sommeil ou l’âge. Dans trois mois j’aurai quarante cinq ans mais je m’entretiens, je cours, je joue au tennis avec mes amis lyonnais. Je ne veux pas que Laetitia me voit vieillir. Laetitia, elle porte toujours des vigatanes en été. Elle trouve qu’elles soulignent  de jolis mollets, qu’elles font la cheville fine. Elle a raison, elle a des jambes magnifiques. Chaque année elle me fait sortir de l’autoroute au Boulou pour aller s’acheter des vigatanes à Saint Laurent de Cerdans, ou pour chiner dans la boutique des Toiles du Soleil et c’est par le col d’Ares que nous descendons vers la mer.
Quelqu'un m'appelle. Je ne réponds pas. Je veux encore penser à Laetitia, à ses jambes, à ses yeux qui sourient. Mes paupières refusent de se rouvrir.
- Oh ! T’es sourd ou quoi ?
Une main me secoue, non je ne veux pas ouvrir les yeux, non.
- Anthony c'est moi, Max, oh t’es mort ou quoi, toi t’as plus l’habitude de la chaleur ! T’es devenu un « doryphore » ou quoi ?
Max, mon beau-frère. Je crois bien qu’il a raison, je suis un étranger chez moi. Tout a changé, je n’ai plus de repères, ni de racines.
- Salut Max, oui, je suis un peu sonné par la chaleur.
On se serre la main. On ne dit plus rien. On se respecte. De là où je suis assis je vois jusqu’aux Albères bleues, jusqu’à la Madeloc qui se découpe dans le ciel cotonneux.
Tout engourdi, j’ai du mal à me relever :

-Tout est à l’abandon, heureusement mon père ne peut pas voir dans quel état est sa vigne préférée, aie, putain de genou ! Toujours ce genou qui me fait mal. Comment tu as su que j’étais ici ?
- Ben tu n’es pas passé inaperçu, et il y a toujours quelqu’un qui voit tout dans un petit village tu as oublié ? Et après une hésitation, oui je sais qu’il aimait beaucoup cette vigne et cette bâtisse.
- Ouais. Un jour il m'a demandé de la garder dans la famille, il m'a dit qu'elle était belle, qu’elle avait une âme. Je n’ai pas tout compris en fait je l’écoutais à peine. J’avais rendez-vous avec une fille.
- Tu crois qu'il parlait de cette ruine ?
- Et de quoi d’autre ?

Nous nous taisons, Max les mains dans les poches me demande soudain :

- Tu manges à la maison à midi ?

L’invitation est sincère, je le sais. Max c’est un mec bien, un brave mec qui a toujours bossé et qui n’a jamais gagné d’argent. 

- Je ne suis pas sûr que ta femme, ma sœur, soit ravie de m’inviter. Non, merci Max, ce n’est pas possible.

- Elle n’est pas là, elle travaille jusqu’à deux heures, plus demi-heure pour revenir de la clinique, on a largement le temps de manger tous les deux. Je t’avertis je ne sais pas si elle a préparé quelque chose, mais le frigo est plein, elle a fait les courses hier. Allez viens, reste pas tout seul. J’ai accepté.

Je suis assis à la place de mon père, face à la porte. Tout a changé dans la cuisine mais la table est toujours disposée de la même façon et je me suis assis à la place de mon père comme si elle me revenait de droit. Nous avons mangé en silence. Peur de réveiller les fantômes ou les vieux démons sans doute. Nos regards s’évitent encore mais j’ai l’impression que Max veut me dire quelque chose. Je joue avec une miette, Max me regarde, hésite et lâche :

- Anthony, ne me dit pas que tu ne sais rien de ce qui s'est passé dans cette grange il y a plus de quarante ans ? Il hésite, il m'interroge du regard l’air dubitatif en remuant la tête.
Qu'est-ce-qu'on m'a caché ?  Tout à l’heure à la vigne sa remarque m’avait à peine effleuré et maintenant, tout à coup, dans la moiteur lourde de cette cuisine j’ai froid.
- Je ne sais pas de quoi tu parles, qu’est ce qui s’est passé dans cette grange ?
- Enfin Anthony, écoute je ne sais pas si c’est à moi de te le dire, je croyais que …

- Quoi bon accouche, qu’est ce qu’il y a eu dans cette grange ?

- ….. Ton père couchait avec Pauline. Tu sais Pauline, la sœur de ta mère, la plus jeune, la rouquine. Ils se voyaient à la grange. Un jour ta mère et ta soeur sont venues lui apporter de l'eau fraîche, tu étais là aussi, tu avais deux ans.
Pauline la soeur de ma mère ! Je vois soudain une photo en noir et blanc où ma mère donne la main à sa jeune sœur, une petite fille habillée d’une robe courte et claire, des nœuds dans une tignasse rebelle.

-  Anthony, tu ne savais rien ? Mon beau-frère se passe la main dans les cheveux,  inquiet tout à coup de mon silence qui s’éternise. Ecoute Anthony, toute la famille sait que ton père avait une liaison avec Pauline. Ta sœur avait huit ans elle était jeune mais elle n’a pas oublié ce matin là. Tu veux tout savoir ?

-Vas-y. Je veux savoir, je veux comprendre. Je ne ressens pas d’émotion violente, non je suis calme. Seule une boule d’angoisse noue ma gorge. Max me regarde bizarrement, ma voix sonne drôlement à mes oreilles. Enfin il reprend :

- Bon. Ta sœur m’a dit qu’en arrivant à la vigne du pin elles n’ont vu personne et croyant que ton père s’était installé dans la grange pour faire une petite sieste, elles sont entrées et elles ont vu. Ils dormaient. Ta mère a hurlé et tu t’es mis à pleuré. Ton père et Pauline se sont levés, effrayés. Les deux sœurs se sont insultées et presque battues. Comme ton père intervenait pour les séparer, ta mère l’a frappé avec une pierre c’est pour ça qu’il avait une cicatrice au front. Brigitte est partie en courant à la maison en t’emmenant avec elle. Ne me demande rien de plus je ne sais rien de plus, je ne sais pas ce qu’est devenue Pauline. Brigitte n’a jamais posé de questions à son sujet, ni à ton père, ni à ta mère. Voilà c’est tout ce que je sais.

Alors c’était ça : papa, tu avais une liaison avec ta belle-sœur ! J’ai du mal à croire ce que je viens d’entendre. Mais des détails, des bribes de souvenirs circulent devant mes yeux, mes parents faisant chambre à part, les regards vides de mon père, la haine à fleur de peau de ma mère, les chuchotements entre ma mère et ma sœur, les silences lorsque j’entrais dans la cuisine, des photos qui disparaissaient, ma grand-mère maternelle qui perdait la tête.

Papa, tu t'es fait la soeur de maman ! Max m’observe, ne dit rien. Je joue avec une miette que j’écrase méthodiquement. Des mouches lumineuses brouillent ma vision, j’étouffe. Je me lève d’un bond renversant la chaise en paille pour me précipiter vers les volets mi-clos que j’ouvre violemment. Il faut que je respire. L’air chauffé à blanc brûle ma gorge, mes poumons. Enfin le nœud qui bride mes tripes depuis des années se dénoue, et j'explose de rire, un rire de dément sous le regard incrédule de Max, il ne doit pas comprendre. Il m'annonce un secret jalousement gardé et moi je ris, je ris, je pleure de rire. Max ne peut pas comprendre que je me libère de 40 ans de non-dit, d'aigreur, de laideur. Je n'ai pas pitié de ma mère.

Je me dirige vers l’évier et fais couler l’eau glacée sur ma tête et je vomis mon repas, mon passé, mêlés dans la même bile libératrice.
Max me regarde. Max me tend les bras et je me jette contre la poitrine de mon beau-frère où, enfin, je peux pleurer sur la honte de ma mère, le désespoir de ma sœur, la faute de mon père. Max renifle, me glisse un morceau de papier sopalin dans la main :

- Allez, c’est fini, c’est fini. Faut pas pleurer comme ça tu vas te faire du mal. C’est une vieille histoire, il faut oublier. Tu sais j’ai souvent dit à ta sœur que tu avais le droit de savoir, elle ne voulait pas te mettre au courant, elle voulait te protéger je crois, enfin j’en sais rien, je ne sais pas.

- Comment on peut cacher à un homme de quarante cinq ans une histoire pareille ? Max pourquoi ? Pourquoi m’a-t-on caché cette histoire Max ?

- Tu es parti très tôt, tu ne vis plus ici depuis, les personnes impliquées sont mortes. A quoi bon ressasser le passé.
Pendant des années une histoire de cul a foutu notre vie en l'air. Nous car Max en a chié aussi, ma sœur n’a pas pardonné à notre père, mais elle a fait payer aussi à Max alors qu’il n’était pour rien dans cette histoire.
Calmé, je reprends :

- Je te choque ?

- Non, non. Il se lève et va chercher une autre bouteille de vin.

- Qui sait ? A part la famille bien sûr ?

- Je ne sais pas, mais possible que beaucoup de gens soient au courant.

- Personne ne m’a rien dit, pourquoi ?

- Par honte sûrement et puis le temps passe et après on ne remue pas les vieilles histoires, tu sais. Pourquoi faire ? Se faire du mal ? Le mal est fait depuis longtemps. Allez bois un coup. Il avance vers moi un verre de rouge que j’avale cul sec.

Je regarde ma montre, il est quatorze heures ma sœur infirmière à la clinique La Roussillonnaise quitte son service.

-         Anthony, je ne sais pas si ta sœur et toi vous pourrez un jour recoller les morceaux de votre histoire, mais dans cette maison tu es chez toi, tu seras toujours le bienvenu. Comment vont Laetitia et Antoine ?

-         Ils vont bien merci. Demain c’est l’anniversaire de Laetitia aussi je partirai dès la dernière signature sur les actes de succession et de vente.

-         Tu les embrasseras pour moi. Dis à Antoine que s’il a envie de voir ses cousines, enfin de nous voir tous, il est le bienvenu. Je sais bien qu’il a ses amis à Lyon mais l’été prochain, enfin il fera comme il voudra.

-         Merci Max. Je lui dirai soit en sûr. Il existe des photos de Pauline quelque part ?

-         Je n’ai vu aucune photo d’elle…… Arrête Anthony, il n’y a plus rien à chercher, crois-moi.

-         Tu sais où sont les albums photos de ma mère ?

-         Laisse tomber Anthony, le passé est le passé. Maintenant que tu sais il faut te contenter de savoir et de vivre avec. Ton père et ta mère sont morts, personne ne sait où est passée Pauline je te l’ai dit. L’histoire est finie, c’est leur histoire.

-         Ouais, mais leur histoire a pourri notre histoire, la tienne et la mienne. Ma sœur me déteste car elle ne voit en moi que le fils d’un homme qui a trahi sa mère qui l’a trahie. Tu te souviens la scène le jour de mon mariage avec Laetitia de la façon dont elle lui a parlé de moi, qu’un jour je la tromperai, qu’elle me surveille étroitement. Tu te souviens ? Si tu n’étais pas intervenu je lui pétais la gueule, tu t’en souviens oui ou non ?

-         Je sais, je sais tout ça. Elle le regrette, elle le regrette crois-moi.

-         Si tu le dis. Si tu retrouve un album de photos tu me le fais savoir ?

Max ne répond pas. Je ne sais plus où j’en suis. Je ne sais pas si je dois en vouloir à mon père, je ne sais si je dois croire aux regrets de ma sœur, si je dois faire la paix avec elle. Brutalement je lâche :

-         Je m’en vais. A demain chez le notaire. Et à brûle pourpoint je demande : vous êtes vraiment dans la merde financièrement ? T’es pas obligé de me répondre.

-          En tout 38 000 euros, cotisations à la MSA, un prêt au Crédit Agricole, des factures diverses. La banque m'a pris mon carnet de chèque et ma carte. On vit sur le salaire de ta sœur. C’est dit simplement avec résignation. Max ne sera jamais un révolté.

-         On va vendre cette vigne, tu rembourseras tes dettes et tu repartiras d’un bon pied. T’as pensé à faire des chambres d’hôtes ? La maison est grande, les filles sont parties, vous êtes seuls, il y a peu de contraintes. C’est un bon plan, réfléchis. Je ne savais pas Max que ça allait aussi mal, je suis désolé. Tu peux compter sur moi. N’hésite pas. On se serre la main, on s’embrasse, l’émotion est toujours palpable.

Il me suit. Retraversée du village. Le feu tombe du ciel. Des touristes complètement fous prennent le chemin de Périllos.

Je mets le moteur en marche et la climatisation au maximum. 

Alors que je m’assois dans la voiture Max demande gravement :

« Tu as de la peine ? Tu es fâché ? Tu aurais préféré ne pas savoir ?

-         Non je n’ai pas de peine, je ne porte pas de jugement non plus. Je pense que c’est un beau gâchis mais je ne suis pas fâché, je ne sais pas si je suis soulagé, j’ai besoin de digérer tout ça.
Et puis secret pour secret, j'ai fait l'amour pour la première fois avec Laetitia dans cette grange. La boucle est bouclée non ? A demain 9 heures. »

Max tape sur mon épaule en souriant faiblement.
Dans le rétro je le vois toujours à la même place, derrière son épaule mon père me salue gravement.

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