03/04/2015

LA DERNIERE SANCH

Il y a deux je proposais un extrait de ma nouvelle "La Dernière Sanch", nouvelle qui fait partie d'un de mes recueils Rendez-vous à la Toussaint.

Et bien la voici en entier en ce jour de vendredi saint elle est de circonstance. Bonne lecture à tous et à toutes. 

LA DERNIERE SANCH

 

 

 

«  Alors Antoine ? Ces douleurs dans le dos, ça va mieux ?

-         Va millor, faig tot el que puc.

-         Ah non Antoine, ne commence pas à parler en catalan tout le monde ne le comprend pas bien, même moi tu le sais bien …… Mais enfin où tu vas ?

Plantant là son camarade de toujours, Antoine se dirigea sans

prendre la peine de lui répondre vers la sacristie de la chapelle Saint Jacques où l’attendait son habit de pénitent. Avec René il y avait soixante dix ans qu’ils se connaissaient, un bail, aussi il ne prenait pas de gants pour lui dire ses quatre vérités ou, comme aujourd’hui, de l’ignorer tout simplement. Ils étaient devenus amis à leur entrée en sixième à l’école Saint Jean. René c’était le fils unique d’un médecin militaire originaire de Montpellier et d’Elisabeth Parisi, fille de Vincent Parisi, l’homme le plus riche du département. Mariage arrangé comme de coutume, dit par René lorsque plus tard nous échangerions des confidences. René avait un jour ajoutait que sa grand-mère maternelle n’avait jamais pardonné à son mari d’avoir fait épouser un gavax à sa fille unique et que, lors des repas de famille la belle-mère parlait à son gendre en catalan ce qui mettait le vieux Parisi dans des colères mémorables et qu’il devenait rouge jusqu’à la racine des cheveux.

Antoine se souvenait très bien de la mère de René. Elle était mince, très élégante on ne voyait qu’elle lorsqu’elle laissait René à l’entrée de l’école et qu’elle revenait le chercher le soir. De grands chapeaux ou des bibis avec des voilettes, des vestes de tailleurs bien coupées sur des jupes longues et droites sous lesquelles pointaient de petites bottines à talons hauts, elle était très différente de toutes ces femmes aux formes replètes vêtues de noir qui amenaient leurs enfants à l’école coiffées de fichus. Aux beaux jours elle déployait une minuscule ombrelle de dentelle écrue pour protéger sa peau blanche. Ses jupes remontaient un petit peu et elle osait paraître en cheveux, les bras nus et chaussée de vigatanes blanches, elle ressemblait à une jeune fille. Elle était catalane mais elle l’affichait avec une distance étudiée.

Mathilde Pujol la mère d’Antoine était très mince aussi bien qu’elle soit la mère de quatre enfants mais n’accompagnait pas Antoine tous les jours à l’école. Souvent c’était sa sœur aînée qui s’occupait de lui car Mathilde avait du travail aux champs et à la maison. On n’était ni riche ni pauvre chez les Pujol : on travaillait. Le père d’Antoine était maraicher : scaroles, laitues, tomates plein champ, abricots, pêches, toute l’année était rythmée par les travaux et les récoltes. Lorsqu’elle n’était pas aux champs, Mathilde faisaient des conserves, des confitures, cuisinait, cousait. Aussi quand il apercevait sa mère à cinq heures devant l’école, l’évènement était d’importance. Antoine était fier parce que même si elle n’était pas aussi élégante que la mère de René, Mathilde était jolie et avait de magnifiques yeux bleus dont il avait hérité.

Il se souvint qu’à la faveur d’une kermesse organisée par le curé de la paroisse Saint François pour le lundi de Pentecôte, les deux femmes avaient été présentées par leur fils respectifs. Sous les platanes de la cours entre les étals de cerise, d’abricots, de bunyettes bien que ce ne soit plus la période, une amitié sincère et durable naquit et ne cessa de se renforcer entre ces deux épouses de devoir. Tous les samedis à dix-huit heures elles allaient à la messe ensemble et complotaient pour se revoir le dimanche après-midi chez l’une ou l’autre pour prendre le café, apporter des devoirs oubliés, pour parler. Les familles se fréquentèrent régulièrement sous le regard attentif et conjoint de Mathilde et Elisabeth.

Et puis trente neuf arriva. Les restrictions, la mobilisation, le père de René partit avec son régiment le 24ème RIMA dès les premiers jours de la déclaration de guerre. Il fut fait prisonnier en décembre trente neuf sur la ligne Maginot et personne n’eut de nouvelles pendant près de un an. Enfin des lettres arrivèrent, il était prisonnier dans un Oflag de Poméranie en Prusse dont il revint en 1945.

Durant ces années, Elisabeth et René quittèrent le bel appartement du boulevard Wilson et rejoignirent la rue Richepin demeure familiale des Parisi où vivait désormais veuf le père d’Elisabeth.

Et puis l’aigat de quarante emporta tout. Il emporta les maisons, les ponts, les bêtes, les hommes. Il emporta Elisabeth d’une mauvaise pleurésie et le vieux Parisi mourut de chagrin quelques mois plus tard.

 

La mort d’Elisabeth fut un drame terrible. Elle brisa la vie de Mathilde qui cessa de sourire et  porta à tout jamais le deuil de sa seule et unique amie. René, seul, sans famille proche habita chez les Pujol jusqu’à la libération de son père et devint pendant tout ce temps le second fils des Pujol.

Le père de René avait été averti bien sûr son malheur ; il la pleura toute sa vie. Après avoir réglé des tonnes de formalités suite aux décès de d’Elisabeth et de son beau-père, il partit s’installer à Montpellier où il avait encore des attaches familiales. René quitta le mas del cami del Vivès et Mathilde quitta les siens. Un matin de septembre Antoine la trouva assise à la table de la cuisine familiale, les bols mis pour le petit déjeuner, le repas de midi déjà sur la cuisinière. Sa tête reposait sur ses bras et elle souriait. Elle était partie doucement, sans gêne pour ceux qui restaient comme en s’excusant.

 

En silence, la gorge nouée Antoine enfila la robe noire de pénitent, celle qu’il portait tous les ans pour la procession de la Sanch. Lorsqu’il leva les bras pour enfiler la soutane noire, la douleur dans le dos se réveilla et le fit grimacer. Il faisait partie de l’Arxiconfrérie des Derniers Instants de Jésus. Avec René et six autres pénitents ils portaient à tour de rôle la croix des Improperis qui ouvre le cortège de la Sanch derrière le Regidor et les tambours. Suivaient ensuite les misteris fleuris de quarantains, de roses, d’œillets et de lupins et parfois de la frigoulette de la garrigue.

Il serra la cordelette rouge autour de sa taille saisit sa caparutxa et se rendit dans la rue où déjà on était prêt à démarrer la procession. Les femmes se couvraient de mantilles noires. René regardait Antoine qui transpirait malgré la température fraiche de ce vendredi saint. Cette année il n’y avait pas de vent, pas de Tramontane qui dévastait les mistéris et faisait claquer les saintes bannières. Non cette année un ciel froid, gris, de mauvaise augure plombait les visages et enserrait les âmes.

Sans un regard pour son ami, Antoine posa la caparutxa sur sa tête et tout le groupe séculaire s’engouffra derrière le Regidor jusqu’au parvis de la cathédrale où l’évêque attendait.

 

Mais l’esprit d’Antoine n’était pas à la Procession. Antoine était encore dans le bureau de maître Camou, notaire avenue Général de Gaulle à Perpignan. Ce matin Antoine et ses deux sœurs avaient vendu à un jeune loup prétentieux le mas familial, le mas où ils étaient nés ses deux sœurs, Paul le plus jeune frère disparu depuis trois ans et lui. Le mas où René avait vécu pendant ces années noires et où malgré le malheur, ils avaient été heureux comme le sont des adolescents. Ils avaient vendu le mas, les bâtiments agricoles, les terres et le jardin de curé où Mathilde faisaient pousser des fleurs. Antoine ne s’était jamais marié, il vivait chez une de ses sœurs veuve, il fallait se séparer du mas qui ne pouvait plus être dignement entretenu, trop grand, trop cher, il fallait se séparer des terres, impossible de les cultiver pour qui, pour quoi, il fallait arrêter les frais de taxe foncière, d’impôts de ci et de là, d’assurances trop onéreuses, d’EDF, pour une retraite d’agriculteur indigne après une vie à trimer. Et puis il fallait bien que le partage se fasse entre ses sœurs et lui. Alors il avait dû se résoudre à vendre. Antoine depuis neuf heures ce matin n’avait plus de maison. Il n’avait plus de racines, il n’avait plus rien. Pendant des mois il avait trié, partagé, jeté, récupéré, amassé les meubles, le linge, la vaisselle, les photos, le matériel agricole et encore il y avait tant de choses qui étaient restées dans les remises faute de place ailleurs. Ce matin il avait apposé ses initiales et sa signature sur des dizaines de feuilles de papier où il enterrait l’histoire de ses parents, de Mathilde, son histoire. Il n’avait pas rendu les clefs, il avait fait exprès de ne pas les prendre, c’est sa sœur aînée qui avait donné les siennes au petit con qui venait de le déposséder contre la valeur d’un chèque. Un chèque pour quoi faire ? A quatre vingt ans dans trois mois Antoine se foutait des milliers d’euros qui étaient désormais à lui. Aujourd’hui pour Antoine c’était braderie de printemps. Tout s’achète, tout se vend, même les racines et les souvenirs de famille, le patrimoine, rien plus rien n’a de sens. Aujourd’hui Antoine est un apatride, un sans domicile, jusqu’à ce qu’il aille rejoindre son frère et ses parents qui l’attendent, au cimetière  Saint-Martin dans le caveau familial.

 

Place de la cathédrale la foule patientait, recueillie. L’évènement pascal attire chaque vendredi saint des chrétiens certes mais également des milliers de curieux venus du département, de la France et de l’étranger. Il faut bien l’avouer qui n’a pas vu une fois dans sa vie la Sanch passer n’a pas connu l’espace d’un instant le sentiment de n’être qu’un misérable pécheur et de baisser la tête, les larmes aux yeux au passage de ces hommes vêtus de rouge ou de noir, encapuchonnés, beaux et craints à la fois, de ces vierges aux visages livides et figés, de ces goigs qui serrent le cœur, chrétien ou non la Sanch fait peur, la Sanch on peut ou on ne peut pas la regarder passer. La Sanch renvoie à ce que l’on a de plus noir en nous, renvoie à la peur de tous les hommes : souffrir et mourir. Alors lorsque la forêt des capuchons pointus se dresse dans les rues du vieux Perpignan, les enfants crient et se cachent et leurs parents les emportent au loin pour les rassurer, les calmer mais eux qui les rassurera, qui les calmera ? Eux comme Antoine doivent faire face. Le condamné doit affronter son destin.

Lentement, la clochette rythme la cadence. L’homme en rouge qui symbolise le sang du christ et le sang qui va être versé, le Régidor avance, enfin. La dramatique et ultime marche vient de commencer sous les yeux des milliers d’anonymes amassés silencieusement le long des trottoirs. On regarde passer la Sanch, la gorge nouée, la tête baissée en esquissant un signe de croix sur la poitrine pour faire fuir les vieux démons. Autrefois l’Arxiconfrérie accompagnait les condamnés au supplice et ensuite revenait chercher les pauvres corps martyrisés, brisés, afin de leur donner une sépulture décente.

Aujourd’hui le supplicié c’est Antoine, la croix des Improperis sur le ventre mais il ne le sait pas.

Et cette douleur dans le dos qui revient, lancinante, grandissante. Antoine ne peut pas ralentir il faut qu’il suive, il faut qu’il marche, il ne doit pas faillir.

Alors comme il y a longtemps Simon le Cyrénéen aida le Christ à porter la croix, René, l’ami fidèle et inquiet rajuste la croix sur le ventre d’Antoine et ose une timide question : « Ca va Antoine ? » et malgré le oui sonore qui a traversé la caparutxa d’Antoine il ne peut s’empêcher de surveiller attentivement la démarche de son ami. Il sait que les derniers mois ont été difficiles pour lui et que l’épreuve qu’il a subie ce matin a du le secouer  durement. Il sait aussi qu’Antoine ne se plaindra pas et cela l’inquiète.

Antoine serre les dents, il a très mal mais ce n’est pas encore le tour de René, il faut qu’il avance encore. Pour se donner de la force il regarde cette foule emmitouflée, statique, voyeuse qui cherche à savoir qui se cache derrière ce chapeau pointu où seuls les yeux sont visibles.

 

Et puis il les a vues. Enfin d’abord il a vu la petite ombrelle de dentelle qui dépassait à peine derrière toutes ces têtes. Il crut qu’il rêvait mais alors qu’il allait appeler René il vit Mathilde sa mère. Elle portait sa dernière toilette, celle qu’on lui avait mise sur son lit de mort, un tailleur gris perle et donnait le bras à Elisabeth toute vêtue de blanc. Ensemble elles suivaient la procession abritées sous l’ombrelle enfantine et désuète de la mère de René.

Elles lui souriaient doucement, comme elles étaient pâles, comme elles étaient belles. Elles ne parlaient pas juste un sourire.

La douleur dans le dos devenait intolérable et irradiait dans le bras gauche d’Antoine, s’étendait jusque dans sa mâchoire. De grosses gouttes de sueur inondaient son visage, piquaient ses yeux. Antoine avait de plus en plus chaud, de plus en plus de mal à suivre le Regidor. La procession passa sous la porte du Castillet. Il y eut une station et un pénitent délivra Antoine de la croix des Improperis.

René parlait mais Antoine ne l’entendait pas, il ne quittait pas les deux femmes du regard. Il n’était pas surpris de les voir ici. Il n’avait pas peur non plus. Jamais elles ne lui feraient de mal il le savait. Elles l’attendaient.

Soudain une douleur aigüe, horrible barra sa poitrine, lui coupa le souffle  et René se précipita vers son ami qui tomba dans ses bras. A genoux au milieu de la rue Louis Blanc, Antoine souffla : « Maman, Babé ! ».

Mathilde et Elisabeth ne souriaient plus elles le regardaient insensibles à sa souffrance.

« Antoine, qu’est ce que tu as, vite, des secours, un médecin, il a un malaise ! » Arrachant la caparutxa de son ami, enlevant le sien, la procession semblait tout à coup disloquée dans un affolement grotesque.

Le visage d’Antoine était apaisé, il souriait.

Mathilde et Elisabeth flottaient autour d’Antoine et observaient le visage paniqué de René. Un spectateur médecin tenta de réanimer Antoine. On tira son corps sur le trottoir pour permettre aux mistéris imperturbables d’avancer.

Les pompiers étaient arrivés. Massage cardiaque, bouche à bouche, défibrillateur…………………

C’est ainsi qu’il partit entre les bras de son ami de toujours, sous le regard impuissant des soldats du feu et des médecins du Samu appelés en catastrophe.

La Tramontane souffla tout à coup doucement et le ciel s’éclaircit.

Antoine n’était plus en bas. Mathilde à droite, Elisabeth à gauche il partait avec les deux seules femmes de sa vie. René, son ami, ne savait pas que très bientôt elles reviendraient le chercher.

 

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