06/04/2012

LA DERNIERE SANCH - extrait -

Extrait du recueil

 

RENDEZ-VOUS A LA TOUSSAINT

 

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En silence, la gorge nouée Antoine enfila la robe noire de pénitent, celle qu’il portait tous les ans pour la procession de la Sanch*. Lorsqu’il leva les bras pour enfiler la soutane noire, la douleur dans le dos se réveilla et le fit grimacer. Il faisait partie de l’Arxiconfrérie des Derniers Instants de Jésus. Avec René et six autres pénitents ils portaient à tour de rôle la croix des Improperis* qui ouvre le cortège de la Sanch derrière le Regidor* et les tambours. Suivaient ensuite les misteris* fleuris de quarantains, de roses, d’œillets et de lupins et parfois de la frigoulette de la garrigue.

 

Il serra la cordelette rouge autour de sa taille saisit sa caparutxa* et se rendit dans la rue où déjà on était prêt à démarrer la procession. Les femmes se couvraient de mantilles noires. René regardait Antoine qui transpirait malgré la température fraiche de ce vendredi saint. Cette année il n’y avait pas de vent, pas de Tramontane qui dévastait les mistéris et faisait claquer les saintes bannières. Non cette année un ciel froid, gris, de mauvaise augure plombait les visages et enserrait les âmes.

Sans un regard pour son ami, Antoine posa la caparutxa sur sa tête et tout le groupe séculaire s’engouffra derrière le Regidor jusqu’au parvis de la cathédrale où l’évêque attendait.

 

Mais l’esprit d’Antoine n’était pas à la Procession. Antoine était encore dans le bureau de maître Camou, notaire avenue Général de Gaulle à Perpignan. Ce matin Antoine et ses deux sœurs avaient vendu à un jeune loup prétentieux le mas familial, le mas où ils étaient nés ses deux sœurs, Paul le plus jeune frère disparu depuis trois ans et lui. Le mas où René avait vécu pendant ces années noires et où malgré le malheur, ils avaient été heureux comme le sont des adolescents. Ils avaient vendu le mas, les bâtiments agricoles, les terres et le jardin de curé où Mathilde faisaient pousser des fleurs. Antoine ne s’était jamais marié, il vivait chez une de ses sœurs veuve, il fallait se séparer du mas qui ne pouvait plus être dignement entretenu, trop grand, trop cher, il fallait se séparer des terres, impossible de les cultiver pour qui, pour quoi, il fallait arrêter les frais de taxe foncière, d’impôts de ci et de là, d’assurances trop onéreuses, d’EDF, pour une retraite d’agriculteur indigne après une vie à trimer. Et puis il fallait bien que le partage se fasse entre ses sœurs et lui. Alors il avait dû se résoudre à vendre. Antoine depuis neuf heures ce matin n’avait plus de maison. Il n’avait plus de racines, il n’avait plus rien.

Pendant des mois il avait trié, partagé, jeté, récupéré, amassé les meubles, le linge, la vaisselle, les photos, le matériel agricole et encore il y avait tant de choses qui étaient restées dans les remises faute de place ailleurs. Ce matin il avait apposé ses initiales et sa signature sur des dizaines de feuilles de papier où il enterrait l’histoire de ses parents, de Mathilde, son histoire.

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