10/07/2013

LE RIVA

 

 

LE RIVA

 

 

 

 

 Néné a 76 ans, 76 ans depuis ce matin, 76 ans d’une vie de pêche en Méditerranée. C’est un métier dur, ingrat qui ne paye pas. La mer est sauvage, fière. Elle ne donne pas, ne prête pas. Il faut tout lui arracher de force. Et ça il le sait depuis son premier embarquement, il avait 12 ans. Trois jours au large pour l’anchois. On n’en trouvait encore pas très loin à cette époque. Maintenant il faut aller le pêcher en Espagne vers Rosas et plus bas encore.  Il se souvient du chalutier en bois de son père, rustique, puant. Ah ça pas était facile pour Néné, toute une vie à se lever à deux heures du matin pour quitter Port-Vendres et se rendre sur les zones poissonneuses par tous les temps. Toute une vie à poser et à lever des filets. Toute une vie à empester le poisson jusqu’en dedans de son ventre, de sa bouche, de sa vie. Toute une vie à trimer ……. rapporte pas beaucoup la sardine, l’anchois davantage quand on trouve les bancs. Il a épousé Janie qui lui a donné trois fils, aucun ne pêche. Sont tous partis du pays : un à Paris postier, les deux autres à Montpellier dans les travaux publics. Néné il a rien, juste une maison minuscule au centre de Collioure héritée par hasard d’une tante de sa mère morte vieille fille. Cette baraque il l’a bien arrangée pour Janie, elle voulait habiter Collioure. Maintenant il est seul avec Janie, alors l’été, il sort sa petite barque à moteur, et il file pêcher à la Palangrotte. Il aime ça. La petite barque glisse doucement le long de la côte, là où il sait qu’il va trouver les poissons de roche, les girelles, bavarelles, rasons, rougets et autres sarans. Parfois il ramène un petit poulpe. Janie sait bien les préparer. Tout le secret est dans la cuisson. Quand il est froid, Janie le coupe en dés et les jette dans une pate à beignet parfumée au thym. L’odeur de la friture envahit alors la cuisine et parfume toute la ruelle. Un régal !

Il aime aussi laisser filer son fil de pêche dans les criques. Là ou les filles bronzent nues.

Le Riva il l’a vu arriver dans une gerbe scintillante de gouttelettes nacrées. Belle mécanique, de l’acajou, du laiton, du cuir. Un RIVARAMA, un pur joyau. Néné est un connaisseur : celui-là a réveillé tous ses sens. Le ronronnement d’abord, unique, un feulement, la ligne, reconnaissable entre toute, racée, pure, l’odeur du luxe qui ne ressemble à rien de connu.

N’avait pas vu de Riva dans la région depuis des lustres.

Deux personnes à bord.

Doucement, il arrive, dompté. Quelques vaguelettes cognent sur le flanc de sa barque jaune et verte.

Un homme, une femme.

Sophia, c’est son nom, le nom du RIVA.

« Bon giorno » petit signe amical de la main.

Elle me parle.

« Bonjour ». Cette fois-ci elle s’adresse au pêcheur en français.

Le RIVA se colle à la barque.

Elle est jeune, brune, un large bandeau blanc enserre ses cheveux noirs. Italienne, c’est une très belle italienne. Ses yeux sourient sincèrement.

Elle porte un mini maillot noir, une chaîne de taille avec un brillant sur le côté.

 

Comme d’habitude la table est mise. Comme d’habitude, Janie attend Néné. Deux assiettes blanches, deux verres qui ont contenu de la moutarde de Dijon, des couverts en argent de la mémé Francine, usés à force de vaisselles.

En se mettant à table Néné sortira son couteau catalan « el ganivet » que la mémé Francine lui a offert pour sa communion solennelle. Il ne quitte jamais ses poches. Il faut dire que ça sert à tout, couper les fils de pêche, couper la tête des petits poissons, ouvrir les huitres ou les moules, couper le pain. C’est le couteau traditionnel avec un manche en olivier coudé à un tiers et une lame en feuille de saule. C’est le couteau des trabucayres, le couteau des bandits de grands chemins, des assassins.

L’ouillade d’été est prête. Il aime ça Néné, un plat qui tient au corps même quand il fait chaud.

Ce matin en se levant vers six heures elle a mis un jarret de porc, un peu de sagi, des haricots verts du jardin et un boudin noir dans une cocotte en fonte et elle a laissé mijoter doucement trois bonnes heures. Quand elle entendra la porte elle fera réchauffer un peu, l’ouillade réchauffée est toujours meilleure.

Si la pêche a été bonne elle fera une bullinade, sinon se sera une soupe de poissons.

-         Hum, ça sent bon chez toi Janie !

-         J’ai fait l’ouillade.

-         Tu m’invites ?

-         Mais bien sûr fill meu. Je te mets l’assiette de suite.

-         Non, Janie, je suis en service. C’est des grosses journées avec la préparation des fêtes de la St-Vincent. Je descends au poste en vitesse car il paraît qu’il y a des bateaux  qui causent problèmes au port. Néné est pas encore rentré ?

-         Hé bé non tu vois je l’attends.

-         Adéu.

-         Adéu nin.

 

Janie regarde partir le jeune policier municipal par la fenêtre et son ventre se serre. Olivier a 28 ans comme son dernier Guillaume. Ils sont allés à l’école ensemble, au collège de Port-Vendres ensemble. Olivier est resté à Collioure, Guillaume est parti à Paris dans la poste.

 

Machinalement  son regard se pose sur la photo de ses trois fils. C’était l’année dernière à la même époque. Cette année ils ne viendront pas. Mathieu a fait construire sur St Jean de Védas et il veut emménager avant fin août. Sébastien n’a pas pris de congés. Il a décidé de donner un coup de main à son frère. Peut-être les petits enfants viendront quelques jours avant la fin des vacances scolaires. Guillaume est parti trois semaines en Afrique du Sud.

 

-         Tu rêves ?

-         Ah tu es là, je ne t’avais pas entendu rentrer. Je fais réchauffer l’ouillade.

-         J’ai croisé Olivier. Il était pressé. Ils ne savent plus où faire accoster les bateaux. Il y a un de ces mondes sur les quais.

-         Qu’est-ce-que tu ramènes ?

-         Tu pourras faire une bullinade. J’ai un petit poulpe aussi.

-         Donne. Je mets tout au frigo. Hé bé, on mangera pas tout ça tous les deux. Je vais inviter ta sœur pour demain midi.

-         Si tu veux. On mange ou quoi ? J’ai faim.

-         Assieds-toi, c’est prêt. Coupe du pain.

-         …. T’as pas mis des mongetes hé ?

-         Mais non, j’ai mis des haricots verts du jardin de Léontine. Elle me les a apportés hier matin.

Repas silencieux entre vieux époux. Clac, le couteau se referme.

-         Je vais me coucher une petite heure.

-         Va.

Allongé dans la chambre conjugale, les pieds sur la couverture de coton au crochet, cadeau de mariage de sa sœur, Néné ferme les yeux. Le sommeil n’arrive pas aussi facilement qu’il le voudrait. Pourtant il fait frais, la chambre est plongée dans la pénombre, silencieuse. Elle ne donne pas sur la ruelle, mais sur une petite cour remplie de plantes vertes que Janie soigne avec fureur.

Néné vagabonde vers les yeux mordorés de la belle italienne.

 

 

 

Néné n’arrive pas à trouver le sommeil. Il se tourne et se retourne, il transpire. Cette italienne lui a remué les sangs. Flashs. Maillot noir, bandeau blanc.

«  Jolis poissons. Je peux ? »

Elle a enjambé le bastingage et sauté dans la petite barque jaune et verte d’autorité, sans attendre la permission.

Personne ne lui résiste.

L’homme ne dit rien. Il observe, indifférent, lassé peut-être du nouveau caprice de la belle. Au moins 20 ans de plus.

Un jet ski passe, un bras se lève pour saluer. Qui est-ce ?

Elle est belle mais ce sont ses yeux qui hypnotisent Néné : verts, criblés de pépites dorées. Une sirène oui c’est une sirène, de celles qui ont attiré Ulysse en route vers Ithaque.

-         Je parle un peu français… je m’appelle Sophia, comme le bateau. Néné ne dit rien électrisé par la voix suave et envoutante. Elle se baisse et tend une main vers les poissons :

-         Je connais pas le nom, pour toi, o ristorante ?

Néné a la tête qui tourne tout à coup, la chaleur, le bleu de la mer, le balancement sensuel de la barque, les seins brillants qui se balancent sur son visage, le petit diamant de la chaîne de taille… Sirène, maudite, la voix douce, les yeux dorés… jasmin, iode, fric, éblouissement, une main s’égare sur la peau élastique de la cuisse…

La fille surprise par le geste déplacé du vieux marin se jette sur le RIVA, muette de dégoût. Le mépris déforme sa bouche rouge. Son compagnon tente de la tirer à bord. Son gros ventre trop rempli tressaute, le gêne, riche ouais mais des bras de guimauve. On s’agite, on crie, des coups, des insultes en français, en italien en catalan.

Néné perd la tête, il tire vers lui la belle, déchire une bretelle du maillot, elle le frappe à la volée avec sa main libre, donne des coups de pieds.

Ecartelée entre l’italien et Néné, elle se débat et cogne violemment sur le rebord de la petite barque. Un peu de sang coule d’une narine. Elle ne se bat plus, elle glisse lentement dans la barque jaune et verte et les filets usés. Alors l’autre se jette sur Néné et vient s’empaler sur le couteau catalan.

Pas un cri.

Ses yeux bêtement, démesurément ouverts sur une expression de surprise enfantine louchent sur la face ridée collée à la sienne. Un sourcil se lève comme pour exprimer un reproche au vieux marin. Des lèvres esquissent un mouvement de protestation sans suite. L’homme s’affaisse doucement, accablé, las. Sa tête dodeline sans retenue et pique vers le fond de la barque où quelques poissons frétillent encore, puis un spasme nerveux la rejette en arrière. La chemise luxueuse rougit tel un coquelicot de Cerdagne.

Néné n’a pas eu besoin de retirer la lame. L’homme s’est dégagé seul en un réflexe dérisoire. Néné assiste sans émoi à l’agonie d’un inconnu qu’il vient de planter, carrément. Il s’assoit face à lui et rince le couteau dans la mer.

 

« J’ai pas voulu ça, mais bon c’est arrivé c’est la fatalité non ? La fille c’est un accident t’es témoin ? Non ? Réponds quoi ! C’est ta fille ? Ta femme ? M’étonnerait. Ta petite amie, jolie, je peux toucher ? Ben maintenant elle protestera plus, et toi non plus connard. » Un rire gras dégouline dans l’atmosphère. Puis Néné se calme. Il continue à s’adresser à l’homme qui ne l’entend déjà plus : « T’as mal ? C’est pas un couteau de fillette tu sais. Je l’ai depuis ma communion solennelle, un cadeau de ma grand-mère. Son regard vide va de l’un à l’autre, pantins à sa merci. Elle est jolie hein, très jolie. T’as bon goût. Le diamant c’est un vrai ? Ouais ? » Un rictus déforme maintenant le visage de Néné. Ses mains racornies arrachent sans délicatesse la chaîne de taille. « Tu dis rien maintenant hein salope ? » Néné transpire abondamment, tout à coup il a froid, il a la chair de poule. Sa respiration s’accélère. Pourtant il a pris son cachet pour la tension comme chaque matin. Ses mains tremblent et lâchent le couteau meurtrier. L’homme ne bouge plus maintenant. De petites bulles de mousse rougeâtres coulent lentement à la commissure droite de sa bouche. Il s’est complètement recroquevillé. Son visage blanchâtre se fige déjà  dans une rigidité carnavalesque.

Elle dort les yeux ouverts, plus belle encore et pour l’éternité telle Juliette sans son Roméo.

Une boule explose dans la gorge de Néné. Tout à coup il pleure. Que va-t-il faire ? La tête entre ses mains, il réfléchit : rien, il ne fera rien.

Il fait de plus en plus chaud. L’odeur fade du sang sort Néné de sa torpeur traumatique. Il faut agir, maintenant.

 

 

Néné observe. Deux pantins ouais, deux pantins pleins de fric, morts. Et c’est lui qui tire les ficelles.

Brutalement il prend les jambes de l’homme et le fait basculer dans l’eau. Sans un regard pour le corps qui sombre vers la nuit liquide.

La barque tangue tout à coup.

Fasciné, Néné est fasciné par la jeune fille, jeune si jeune, si belle. Ses yeux grands ouverts et fixes semblent encore vibrer d’une âme qui ne s’est pas décidée à quitter la lumière.

Néné souffle une prière, signe le front boudeur et avec la  délicatesse d’un grand-père, ferme les pupilles mordorées de la femme enfant.

Doucement il soulève le corps tendre et le fait glisser avec précaution dans son tombeau. Les mains calleuses du vieux pêcheur s’agrippent sur le bord jaune écaillé de la frêle embarcation. Plus rien. Elle a disparu. Il attend. La petite est bien partie.

Au fond de la barque, entre les poissons gluants, la fragile chaînette brille doucement.

Lourdement, Néné détache l’amarre et rallume son petit moteur. Il rentre chez lui.

Le RIVA dérive.

 

« Néné, néné réveille-toi ». Janie est penchée vers lui, hébétée. Derrière elle, Olivier livide et les gendarmes.

 

« Je vous suis ». La voix ne tremble pas.

Il n’y aura plus de fête de la Saint-Vincent, plus de feu d’artifice, plus de pêche à la palangrotte.

La mer ne donne pas, ne prête pas. Il faut tout lui arracher de force.

Menotté, Néné sort dans la ruelle. Pas un bruit ni un murmure. Il est droit et affronte les regards des voisins, ses amis, les passants sans baisser les yeux.

Janie, raide dans les bras de ses voisines lâche un cri de douleur qui retentit jusqu’au fort St-Elme.

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