01/11/2012

RENDEZ VOUS À LA TOUSSAINT

 

Bonjour à vous lecteurs et lectrices.

Je vous invite à découvrir cette courte nouvelle qui a aussi donné son nom à mon premier recueil de nouvelles édité l'année dernière.

Je viens de créer une nouvelle rubrique : La nouvelle du mois et tous les 1er de chaque mois vous pourrez avoir une idée de mon travail de nouvelliste.

Bonne lecture.

 

 

 

 

RENDEZ-VOUS À LA TOUSSAINT

 

 

Depuis qu’Albert est mort, huit ans maintenant, Rose sait que la corvée annuelle de la visite au cimetière pour la Toussaint  pèse à Francis et Michèle leurs enfants. Quatre ans aussi qu’elle a vendu leur maison, un mausolée. Elle a partagé la somme obtenue entre ses deux enfants, soldé le livret A et grâce à sa retraite d’institutrice et la pension de réversion d’Albert elle s’est installée à la maison de retraite toute neuve de Bompas.

 

A soixante dix huit ans Rose est pleine de vigueur, une vigueur longtemps réprimée, une vigueur retrouvée depuis peu, une vigueur décuplée. Elle sort, marche, fait quelques courses au supermarché voisin à pieds et même si la solitude lui pèse parfois elle trouve toujours une occupation pour faire passer positivement le temps.

 

En août quatre ordinateurs tout neufs ont été installés et depuis le mois de septembre un jeune animateur vient donner des cours d’initiation à l’informatique et internet chaque jeudi matin.

 

Pour rien au monde Rose ne manquerait un de ses cours. Comme Rose progresse bien, il lui a proposé quelques cours particuliers.

Quelques jours avant la Toussaint elle a téléphoné au gardien du cimetière Saint-Martin afin qu’il nettoie la tombe familiale et commande un vase de chrysanthèmes jaunes. Albert n’aimait pas les chrysanthèmes, ni le jaune d’ailleurs, tant pis.

Albert était médecin, docteur Albert Cadène, généraliste, 14 avenue des Eaux-Vives quartier du Bas-Vernet, Perpignan.

Un peu coincé, sans grand humour, mais il ne faut pas dire du mal des morts. Et puis c’était un grand médecin.

Les enfants sont médecins aussi, anesthésistes, ma foi, ils ont « réussi ».

 

De son vivant, Albert déclarait qu’il n’accepterait jamais de finir sa vie dans une maison de retraite, son vœu a été exaucé il est mort d’un infarctus du myocarde foudroyant avec une tartine de pain à la confiture de figue maison dans la bouche la face dans l’Indépendant dégoulinant de café au lait, pas très glamour. Enfin, c’est la vie.

Rose par esprit de contradiction a décidé de finir sa vie à la maison de retraite de Bompas. Personne ne s’y est vraiment opposé d’ailleurs. Les enfants ont bien tenté, assez mollement et maladroitement, mais ils étaient surtout soulagés de ne pas l’avoir à leur charge.

Oh mais Rose est toujours très gâtée pour la fête des mères, des grands-mères, à son anniversaire, à Noël. Une petite visite en courant le samedi entre deux courses, tu sais maman on est vraiment débordés à la clinique, des urgences ….. Discours de convenance qui convient très bien à la pauvre maman si seule. S’ils savaient.

 

En revanche depuis septembre, depuis ses cours d’initiation à l’informatique et à internet elle peut communiquer avec ses petits-enfants. Elle s’est créé une adresse mail et échange des messages, des photos, discute avec eux de l’opportunité de s’inscrire à Copines d’Antan. Elle hésite encore à ouvrir un blog ou un compte sur Facebook. Inès et Laurent la conseillent et surtout découvrent une grand-mère inconnue, inattendue, intéressante.

 

Elle leur a demandé de faire passer le message auprès de leurs parents respectifs : assez de foulards Hermès, de sacs Lancel, de parfum Chanel, pour Noël elle veut un ordinateur MacBook 15pouces blanc avec un abonnement 3g et si possible un disque dur amovible en plus, ou un iphone, c’est bien un iphone il parait. C’est cher mais quand on aime sa maman, l’argent n’est pas un obstacle.

 

1er novembre. A quatorze heures Rose vêtue d’un tailleur gris anthracite sur un chemisier rose pâle, un très beau sac noir Sonia Rikel au bras, monte dans le bus 14 de la communauté de communes qui la conduit au cimetière. Boulevard Clémenceau elle changera et prendra le 12 qui va la laisser devant l’entrée du cimetière. Elle a renoncé à conduire depuis peu et vendu sa Porsche noire et cette fois-ci elle a gardé l’argent pour elle.

 

Elégante comme toujours, elle croise ses jambes fines gainées de bas transparents. Ses chaussures noires à talons aiguilles se balancent doucement dans le vide. Elle a gardé ses lunettes noires sur les yeux. La semaine dernière elle a demandé à son coiffeur une coupe très courte pour mettre en valeur ses traits encore séduisants.

Le chauffeur lorgne dans son rétro cette femme que l’âge effleure avec délicatesse, superbement sexy.

Rose n’a plus soixante dix huit ans, elle a vingt huit ans et elle le montre.

 

Saint-Martin est un des plus anciens cimetières de Perpignan. Certaines tombes datent du XVIIème siècle.

Les Cadène sont portés en terre ici depuis très longtemps eux aussi. Dans la contre allée droite la tombe familiale fraîchement nettoyée par les employés municipaux est encore vierge de fleurs. Personne n’est venu. On se demande bien qui pourrait la fleurir ?

A son arrivée, le gardien s’est précipité vers Mme Cadène pour lui présenter ses hommages, il va bien sûr amener la petite carriole avec le pot de chrysanthèmes jaunes lui-même, il est hors de question que Mme Cadène se salisse. Il a préparé aussi un arrosoir d’eau. Le brave homme  pose l’imposant vase au pied du panneau qui scelle le tombeau, puis se décoiffe et reste quelques secondes pour glorifier l’excellent époux et médecin que fut le défunt puis s’éclipse devant la digne douleur de sa veuve.

 

Enfin seule devant la tombe de feu le docteur Jean Cadène. Une lourde plaque en granit noir indique les seules dates importantes de sa petite existence : 3 janvier 1926, 11 septembre 2004, regrets éternels, plus une photo assez terne, comme lui. En dessous figurent d’autres dates, d’autres noms, ses parents, son grand-père paternel, un vieil oncle, toute une lignée de Cadène. Rose a rédigé un testament, il va y avoir des surprises. En tout cas elle ne viendra pas dans ce tombeau tomber en poussière à côté des os des ancêtres Cadène, elle se fera incinérer et c’est Stéphane qui jettera ses cendres sur la plage de Sainte Marie de la Mer où il l’a emmenée la semaine dernière en promenade. Le temps était doux, ils ont marché les pieds dans l’eau ensemble, ils ont discuté, ri, il lui a pris la main. Ils sont d’accord pour tout.

 

Stéphane, elle va le rejoindre dans une heure, place de la République ils ont rendez-vous. Elle a décidé de lui offrir quelques vêtements, il en a bien besoin. Ah ces informaticiens !

Lentement, Rose ouvre son coûteux sac noir et avec grâce fait apparaître deux coupes et une bouteille de Rivesaltes ambré hors d’âge. Délicatement elle déplie un mouchoir blanc dans lequel dort une rousquille nacrée qui sent bon l’anis.

Sans un mot elle verse lentement le nectar chatoyant à ras bord de chacune des coupes, en pose une sur un petit rebord de la tombe et boit une gorgée de la seconde lentement, voluptueusement, puis mordillant dans la rousquille tendre et parfumée. Enfin elle avale le reste du vin doux cul sec sans quitter des yeux la photo de son mari.

-         Ah, que c’est bon, tu en veux ? Oui, Non ?

 

Rose pousse du pied son sac derrière elle et prend délicatement l’autre coupe entre ses doigts, elle approche la coupe de ses yeux, l’observe longuement, puis, dans un geste brusque, dans un geste de défi, balance le vin doux sur l’épitaphe dorée. Le liquide flamboyant coule, s’insinue dans les creux des lettres, terni la photo du mort.

Rose remplit à nouveau sa coupe y trempe ses lèvres, la boit par petites gorgées et lâche à voix haute : «  Pauvre con ! », ponctué d’un rot digne d’un fantassin.

Rose ferme la bouteille, range les coupes dans une poche prévue à cet effet et tourne les talons sans un regard.

Tiens, pense-t-elle, tout à l’heure, quand Stéphane me ramènera à la maison de retraite je lui demanderai de s’arrêter  à la foire pour m’acheter des berlingots chez Mignon, ils accompagneront bien le reste de la bouteille !  J’ai envie de douceur.

Maintenant Rose est pressée, très pressée et la Tramontane se lève.

Quoi de plus beau qu’un rendez-vous à la Toussaint ?

Écrit par pippa | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |