29/10/2012

LE DERNIER LOUP........

 

Ah il y a tellement longtemps que je n'avais plus écrit quelque chose sur ce blog ! Et bien je vous offre ce petit texte, une petite nouvelle pour la route qui colle bien avec l'automne, les châtaignes, le retour des vaches et des brebis dans les étables. Un clin d'oeil amical à ce village perdu où j'ai passé un peu de mon enfance et où rien ne semble avoir changé mais qui sait ? D'ailleurs loup y es-tu ?

Bonne lecture à tous.

 

 

 

LE DERNIER LOUP DE LA FORÊT DE BOUCHEVILLE

 

 

 

Armand avait rentré les brebis, distribué le foin, rajouté un morceau de sel pour les gourmandes, accordé quelques paroles et caresses à chacune d’entre-elles. Elles seraient bien au chaud pour la nuit. Vidok à ses côtés, il verrouilla la porte miteuse de la bergerie et monta lentement la petite côte sombre pour rentrer chez lui. Le toupi* de soupe bien chaude l’attendait dans un coin de la cheminée. Il se couperait un bon morceau de cambajou* et voilà pour le souper. Ses genoux lui faisaient de plus en plus mal et le froid réveillait les douleurs pour toujours installées. Il s’essoufflait aussi, de plus en plus. Il entendit les éclats de voix bien avant d’arriver à la hauteur de la salle communale ; encore une réunion de chasseurs qui se finirait mal. Il passa vite dans la trouée lumineuse de la porte ouverte sans un regard pour les hommes. Armand n’aimait pas les hommes, il préférait ses brebis, son chien Vidok. Les hommes font du bruit, Armand n’aspirait qu’au silence. Il longea le lavoir centenaire où s’écoulait l’eau pure venue de la forêt de Boucheville. Il aimait rentrer chez lui les nuits d’hiver, dans le noir silencieux, dans les rues désertes d’un village presque fantôme. Seulement dix habitants en hiver, c’est peu avec parfois en tout et pour tout une seule voiture de la journée : le facteur de Caudiès. Le froid vif traversait sa veste épaisse et ses pantalons de velours. La nuit serait glaciale et ce n’est pas les étoiles dans le ciel qui le contrediraient. Les petites ruelles devenaient de plus en plus pentues. Péniblement il attaqua le dernier virage pour atteindre enfin la placette communale. La goutte pendait à son nez ce qui l’agaçait vaguement. Il sortit ce qui devait être un mouchoir du fond d’une poche et souffla bruyamment dans le tissu élimé. Pour reprendre son souffle, il s’assit sur le banc en béton tout neuf voulu par monsieur le maire et qui s’appuyait depuis l’été dernier contre le mur de l’ancienne mairie face à la route qui descendait vers Saint Paul de Fenouillet. Atteint d’une fièvre dévorante de mise en beauté du village l’édile avait décrété qu’il fallait :

« De belles jardinières fleuries, un tout nouveau mobilier urbain, mes chers concitoyens … » Armand n’avait pas tout compris, on lui avait expliqué la signification de mobilier urbain. Franchement tout ça pour un banc où il se gelait les fesses.

Allez zou il faut rentrer sinon demain on me retrouvera raide mort sur le mobilier urbain tout neuf de monsieur le maire.

C’est à ce moment là qu’il se rendit compte de la nervosité de Vidok qui gémissait de plus en plus fort jusqu’à se mettre à aboyer avec rage.

-         Hé bé, qu’est ce qu’il y a, t’as senti un sanglier, c’est bien mon chien, c’est bien !

Armand voulut caresser son fidèle compagnon, vieux lui aussi mais toujours bon gardien. Vidok ne voulait pas être caressé. Le regard fou il aboyait à s’étrangler, la bave aux lèvres, les yeux fixés sur la route noire qui menait droit vers la forêt de Boucheville. Vidok tremblait, tout dans son corps dévoilait la peur.

Armand fouillait de ses mauvais yeux l’obscurité, rien. Qu’est ce qui pouvait bien effrayer ainsi son chien ? Un renard ? Vidok connaissait les renards il leur faisait une chasse sans pitié, non ce n’était pas un renard. Alors quoi ? Un sanglier ?

Un volet qui s’ouvrait dans son dos fit sursauter le vieil homme.

-         Qui est là ? demanda une voix claire avec un fort accent catalan. C’était Léontine, la doyenne du village quatre vingt huit ans, bon pied, bon œil, et pas sourde non plus, toujours à faire des histoires. Ah c’est toi, et pourquoi il aboie comme ça ton chien ? Fais le taire enfin, j’entends plus les nouvelles à la télé. La vieille l’avait immédiatement reconnu malgré l’obscurité, elle faisait encore du crochet devant sa fenêtre toute la journée, ouais elle avait bon œil.

-         Mon chien s’il aboie c’est qu’il a ses raisons, retourne à ta télévision et mêle toi de tes affaires.

-         Boudi toujours aussi mauvais, pas étonnant que tu sois vieux garçon. Elle en a eu de la patience ta mère à te supporter.

-         Et toi ton mari il en a eu de la chance de mourir un an après votre mariage, là-haut il a la paix éternelle parce qu’ici avec toi il aurait eu  l’enfer.

-         Vieux saligaud ! J’en parlerai à mon neveu quand il viendra me voir, tu verras ce qu’il va te faire, et laisse mon Etienne tranquille, le pauvre !

-         C’est ça parles-en à qui tu veux.

 

Clac ! Le volet se referma avec rage, Vidok ne bougeait plus, n’aboyait plus. Tout était calme. Même l’esclandre avec la Léontine semblait n’avoir jamais eu lieu. Le village tout entier était retombé dans une drôle de pause, comme celle qui parfois annonce une tempête. Armand n’entendait même plus le brouhaha venu de la salle des chasseurs et qui l’avait poursuivi jusqu’à la placette. Faut dire qu’il n’y avait que dix habitants à l’année mais qu’ils étaient presque tous fâchés entre eux. Parfois ils ne se souvenaient plus pourquoi, des histoires de servitudes, de brebis tuées, de claps* de champignons divulgués. Le silence cernait Armand et son chien. Il fallait se décider à rentrer à la maison. Elle n’était pas loin, un peu en dehors du village après l’école. L’asphalte grossier brillait sous la lueur pâlotte des lampadaires vieillots. Armand n’avait jamais eu peur de sa vie, jamais, même quand il avait trouvé le père pendu dans la grange. Pourtant la noirceur vers laquelle il s’enfonçait le faisait transpirer, une sueur froide, incontrôlable, abondante. Enfin il s’engagea dans la petite sente qui menait directement chez lui. Bordée de chaque côté par de vieux murs de pierres sèches, il accéléra le pas, il se sentait tout à coup pris au piège. Vidok soudain s’enfuit à toute vitesse et le vieil homme prit peur. On le suivait. Il entendait un souffle. Il se retourna d’un coup : rien, pas un bruit juste son cœur fatigué qui cognait trop fort. Son cerveau aussi fonctionnait trop vite. Les vieilles histoires qu’on racontait autrefois à la bore dal foc* refaisaient surface, les sorcières, les vampires, les loups de la forêt de Boucheville ressuscitèrent ensemble dans l’esprit effrayé d’Armand.

Et puis il le vit.

Noir, fin, les yeux d’or braqués sur le vieillard, il ne bougeait pas, ne respirait pas. Il attendait. Il l’attendait.

La panique s’empara d’Armand, il ne savait quoi faire si la bête attaquait, il fallait qu’elle parte. Alors il se baissa et ramassa tous les cailloux qu’il trouva et les jeta violemment sur la bête qui d’un bond se fondit dans les buissons tout proches.

-         Va-t-en, va-t-en, laisse-moi rentrer chez moi. Qu’est-ce que tu me veux ? Je ne t’ai rien fait, pourquoi tu m’empêches de rentrer chez moi ? Il s’adressait à l’animal comme à un être humain, comme si il pouvait le comprendre.

 

De sa cachette, le loup noir regardait le vieil homme s’agitait devant lui.

Il sentait la sueur, il avait peur comme lui quand il y a des semaines d’autres hommes l’avaient poursuivi par les montagnes. Il sentait aussi une odeur familière : celles des brebis.

Les brebis, comme il aimait les brebis, leur sang chaud, leur chair tendre. Il aimait les voir détaler devant lui dans un bêlement de détresse. Il aimait planter ses crocs et ses griffes dans leur cou, le brisant net.

Et celui-là à quelques mètres qui le défiait, qui le menaçait, qui lui jetait des pierres, celui-là aussi il lui briserait le cou.

En quelques secondes, il était derrière l’homme qui pétrifiait de peur, les mains pleines de pierres, jetait des regards fous autour de lui.

C’est le grognement sourd qui le fit se retourner d’un bond. Le loup comme par magie se trouvait dans le sentier, lui coupant la route vers un improbable secours. Armand sut qu’il allait mourir et hurla de terreur. Un cri terrible qui réveilla tous les chiens du village. La bête sauta sur lui avec violence et sa tête heurta l’aspérité aigue d’une pierre glaciale. Le crâne fracassé, Armand mourut de suite. Le sang s’écoulait abondamment de la plaie crânienne.

 

Alors il hurla. D’abord comme en sourdine, puis de plus en plus fort. La plainte s’amplifia, monta dans la nuit, s’insinua dans les ruelles du village désert, envahit les maisons, les bergeries, la vallée et les collines alentour.

Le loup hurlait. Il était le plus fort.

Dans la salle où se tenaient les chasseurs un silence hébété avait balayé les rires et les paroles fortes.

Chacun se regardait incrédule, sans un mot, les bouches serrées : ce cri on ne l’avait plus entendu depuis des siècles et pourtant tous le reconnaissaient : c’était le loup ! Un loup, un loup à Vira, un loup dans la forêt de Boucheville ? Alors sans un mot, tous, d’un même geste enlevèrent les cartouches règlementaires et comme par miracle les chevrotines apparurent, glissèrent fiévreusement dans les culasses. Les loups avaient disparu depuis longtemps du Fenouillèdes : celui-là serait le dernier ou un revenant ? Comment était-ce possible ?

Le silence était retombé, terrible, pétrifiant. Les rues étaient toujours désertes mais des fenêtres s’étaient maintenant éclairées. Elles s’ouvrirent au passage des hommes armés. Tous et toutes avaient entendu le hurlement du loup. En courant ils remontèrent une à une les ruelles sans trouver l’ombre d’un l’animal sauvage.

La meute d’hommes se dirigea là où les cris la menaient, vers la demeure d’Armand, la maison la plus retirée du village. A l’entrée de la sente ils trouvèrent Vidok, la pauvre bête allongée était morte de peur.

Alors on se déploya, en silence, par deux. Le fusil bien en main, prêts à tirer, un groupe s’engagea dans la sente obscure. Les autres prenaient d’assaut le petit talus et longeaient par le haut le sentier en couverture. Ils le virent tous en même temps, mort. Le sang avait largement coulé de la blessure qu’il s’était fait en tombant. Les yeux outrageusement ouverts, le visage figé dans une expression d’horreur, firent frémir les hommes venus à son secours. Discrètement un ou deux se signèrent furtivement. Que s’était-il passé ? Personne n’osa le toucher. Pas un signe de lutte, rien, seule une pierre dans la main d’Armand montrait qu’il s’était défendu contre quelque chose ou quelqu’un. Il fallait appeler les gendarmes et vite.

 

Alors ils l’entendirent à nouveau. Loin, très loin, dans la forêt de Boucheville un loup hurlait pour signaler que désormais cette forêt était son territoire.

Gare aux imprudents il était revenu.

Dans la nuit glaciale chasseurs, chiens, brebis, vieillards avaient compris l’avertissement.

 

 

 

NOTES DE L’AUTEURE

 

 

 

 

Toupi : petite casserole émaillée avec un couvercle et une queue.

 

Cambajou : jambon

 

Histoires de la « bore del foc » : histoires qu’on se racontait autrefois près du feu de cheminée.

 

Clap : morceau de terrain délimité où poussent des champignons, des asperges sauvages et tenu secret.

 

Forêt de Boucheville : forêt domaniale du massif Pyrénéen à cheval sur les départements des Pyrénées Orientales et l’Aude

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